
Né à Ottawa, Rodolphe Chevrier, médecin de formation, a étudié à l'Université Laval, puis à Paris. «Fort mêlé, dans sa sphère d'activité, à tous les mouvements politiques, sociaux ou patriotiques», il a publié en 1892 un seul recueil, Tendres choses. (J. Fournier, Anthologie des poètes canadiens, Montréal, Mise au point et préfacée par Olivar Asselin, 1920.)
SPLEEN
Clopin-clopant, voici l'heure
Sombre et lente de la nuit,
Et j'entends à ma demeure
Quelqu'un frapper : c'est l'ennui.
Dehors on entend la bise,
Pleine de longs sifflements,
Soulever la neige grise
En tourbillons alarmants.
Quand, dans sa lueur blafarde,
Tombant lourdement des cieux,
La nuit enveloppe et garde
Les chemins silencieux.
Rien ne fait du bien à l'âme,
Rien ne fait peur au souci
Comme jaser à la flamme
Du foyer qui jase aussi.
Seul et transi dans sa chambre,
Le coeur rêvant un aveu,
Qu'un soir est long en décembre
Sans causer, sans rire un peu !
Jeune fille, dont l'oeil tendre
Garde un reflet de piété,
Venez remuer la cendre
Du feu de mon amitié.
Je vous dirai mon histoire
Et mon coeur, de fiel rempli,
Dans vos regards croira boire
Le bonheur avec l'oubli.
Nous aurons les fines trames
De rêves d'or à filer,
Et nous laisserons nos âmes
Sur nos lèvres se mêler.
Il est si doux, l'âme en fête,
De bâtir plans et projets,
Et cueillir en tête-à-tête
Des fleurs au temps des cyprès !
Tendres choses : poésies canadiennes, Montréal, J.P. Bédard, imp.-éditeur, 1892.