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Pierre Petitclair (1813-1860)

Le Monde illustré, vol. 17, no 864, 24 novembre 1900, p. 468.


Petitclair est le premier Canadien français à publier une pièce, Griphon, ou la vengeance d'un valet (1837), mis à part des dialogues dramatiques à caractère politique. Griphon, ou la vengeance d'un valet ne sera jamais jouée, mais les deux autres pièces qu'il rédige, et qui existent toujours, sont jouées à Québec et obtiennent un succès fulgurant. Il s'agit du mélodrame en deux actes La Donation (1842), la première pièce écrite par un Canadien français à être publiée et jouée, et Une partie de campagne, jouée pour la première fois en 1857 et publiée après sa mort, en 1865. Cette dernière se veut une description satirique des dangers de copier les Anglais et est la première pièce à utiliser le langage des Québécois de la campagne. Il écrit également plusieurs poèmes ( L.E. Doucette, L'Encyclopédie canadienne, Web) qui seront pour la plupart publiés dans Le télégraphe.

               LA SOMNAMBULE

Le jour avait fait place aux ombres de la nuit,
Un silence profond régnait sur la nature;
Cet éclat ténébreux que la lune produit
Des champs et des vallons argentait la verdure;
Sur le sommet d'un précipice affreux
Je vois paraître une forme angélique,
Un ton plaintif, des accents douloureux
Me font entendre un chant mélancolique.

Tout est beau, tout est grand dans ces endroits chéris,
À goûter le bonheur tout ici nous invite,
Pourquoi retardes-tu, toi pour qui seul je vis?
Veux-tu donc que je meure?...hélas! je le mérite:
Un pur amour avait uni nos coeurs,
Tu m'étais cher, je te fus infidèle;...
Ô tendre ami, pardonne mes erreurs,
Des coeurs constants je serai le modèle.

Au bord de ce ruisseau, dans ce bocage frais,
Jadis nous partagions nos plaisirs et nos peines,
Sous ces arbres touffus avec moi tu pleurais,
Tu riais avec moi: tu gisais dans mes chaînes;
Combien de fois je t'ai vu me jurer
Que pour toujours je te serais unie;
Tu fuis de moi, tu ne veux plus m'aimer,
Je suis coupable,...ah! que je suis punie!

Peut-être en ce moment, plus heureuse que moi,
Une autre dans tes bras jouit de sa conquête...
Mais où suis-je? que vois-je? est-ce un rêve, est-ce toi?
À ces mots je la vois vers moi pencher la tête,
Un cri perçant frappe soudain les airs,
Elle frémit, chancelle, tombe, expire.
Elle dormait: sur ces rochers déserts
L'avait conduite un amoureux délire.

John Huston, Le Répertoire national ou recueil de littérature canadienne, Montréal, Imprimerie Lovell et Gibson, 1848, p. 278.



         LE REVENANT (Histoire véritable)

Vous qui doutez qu'un mort puisse nous apparaître,
Incrédules, lisez, et croyez une fois.
C'est un fait : on l'a vu - tout comme je vous vois ;
Le fossoyeur du lieu qui doit bien s'y connaître
En me le racontant tremblait encor de peur.
Dans un de ces châteaux, où Thémis* qui domine,
Loin du bruit et gratis donne asile et cuisine,
Était un commensal de si bizarre humeur,
Qu'après avoir tâté du gîte une semaine,
Il le prit en dégout. Il est de telles gens :
Il leur faudrait toujours des repas succulens,
Et pour eux la retraite est une grande peine.
Il est vrai que mon homme avait d'autres soucis ;
Disons tout, on voulait qu'il eût la complaisance
D'amuser le public avec certaine danse,
Où l'on se tient en l'air plus longtemps que Vestris*.
Mais il les attrapa de belle manière.
Avant le jour fixé par le saut périlleux,
Il part tout doucement et sans faire d'adieux
Pour un lointain pays d'où l'on ne revient guère ;
Pays que sur la carte on chercherait en vain ;
Où juge et patient s'en vont de compagnie ;
Où j'espère n'aller qu'après cent ans de vie,
Et pour lequel, hélas ! je puis partir demain.
Je ne sais qui l'aida pour cette grande affaire ;
Pierre accuse la fièvre et Jacques, le docteur ;
C'est fort bien; cependant moi qui suis connoisseur,
Je gage volontiers pour Jacques contre Pierre.
Mais que ce fut la fièvre ou Monsieur Purgon* ;
Que ce fut si l'on veut ou l'asthme ou la colique ;
Mon homme était bien mort et dans ce cas critique,
Hélas ! vous le savez Messieurs, on n'est plus bon
Qu'à se faire enterrer. Or, selon la coutume
Du lieu, certain quidam qui, pour de jolis tours
À l'abri du soleil devait passer ses jours,
Fut chargé de donner au défunt, le costume
D'étiquette. Il fit mieux, du sien il l'affubla:
Il s'assit, le fixa, l'appuya de manière
Qu'il paraissait dormir; puis, au fond de la bière
Entourré du linceuil, lui même il s'installa.
Cependant l'heure sonne et la fosse est creusée :
Dans le cachot obscur arrive le geolier,
Suivi de deux bedauts avec un marguillier.
Tandis que sur leurs bras la boite est disposée,
«À le voir s'oubliant dans un si profond somme,
«On s'imaginerait que c'est un honnête homme:
«Je ne ronfle pas mieux moi qui suis sans remord.»
Il dit: et le convoi part pour le cimetière.
Les dévots du quartier à la file suivaient,
Hommes, femmes, enfans, et deux prêtres lisaient
Ou bien faisaient semblant de lire leur bréviaire.
Déjà l'on approchait de ce funeste trou,
Des petits et des grands la dernière demeure.
L'endroit était désert, et c'était presque l'heure
Où l'on voit dans les champs courir le loup-garou.
Tout-à-coup un long cri vient frapper les oreilles,
On s'arrête, on frémit - Oh ! spectacle effrayant.
Un spectre ! du cercueil il s'élance, en faisant
Des grimaces : jamais on n'en fit de pareilles.
Vous eussiez vu soudain les bedauts renversés.
Et la bière en éclats bondissant sur la plaine,
Et le peuple éperdu fuyant à perdre haleine.
Quel tumulte ! quels cris ! que de gens entassés !
La femme du brasseur tombe sur le vicaire ;
Sous ses vastes atours la femme du barbier
Croit voir entrer l'esprit ; c'était le marguillier,
Et le benoit curé marmotant sa prière,
Prend une coëffe au lieu de son bonnet carré.
Monsieur le revenant, s'en fut, il est probable,
Sans regarder derrière et courant comme un diable,
Admirant, à part soi, le sort qui l'a tiré
De deux cages, hélas ! bien closes d'ordinaire.
Or voici la morale à mettre là-dessus :
On n'est sûr des filoux, qu'après qu'ils sont pendus
On ne tient bien un mort qu'après qu'il est sous terre.


* Thémis: déesse de la justice.
* Vestris: célèbre danseur français (1760-1842).
* Monsieur Purgon : médecin du Malade imaginaire, de Molière.

Le Canadien, vol. 1, no 24, 27 juillet 1832, p. 1.





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