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Louis-Joseph Fiset (1827-1898)

 

Né à Québec, Louis-Joseph Fiset descend d'une vieille famille française établie au Canada en 1656. Avocat de formation, il collabore à divers journaux de l'époque tels La Ruche littéraire et le Journal de l'Éducation. Il publie Jude et Grazia ou Les malheurs de l'émigration canadienne en 1861, recueil qui contient son plus célèbre poème, «La chapelle de Tadoussac».

 

        LA CHAPELLE DE TADOUSSAC


                          I

Salut, ô nuit d'été! rumeurs harmonieuses
Qui montez de la grève aux collines poudreuses
Qu'un jour Cartier foula!
Salut, humble clocher de l'antique chapelle
Qui domine les flots et dont la voix rappelle
Les fils de Loyola!

Dis-moi, tandis qu'épris des soupirs de la brise,
De la vague qui pleure et se roule et se brise
Au pied de ces talus,
Je crois ouïr au loin comme une âme qui prie
Et, montant vers le ciel, parle à ma rêverie
Des jours qui ne sont plus;

Dis-moi, que cherchaient-ils ces bons missionnaires
Dont les marins ont béni tes lambris séculaires?
L'or ou la volupté?
Au siècle où nous vivons ces dons plaisent aux hommes;
À nous le temps suffit, aveugles que nous sommes!
Eux ont l'éternité!

                          II


« Longtemps, pareil au lynx à l'oeil faux et perfide,
« Le mal, à notre insu, nous imposa ses lois;
« Prions! prions, enfants des bois!
« Prions! laissons le mal aux cruels Iroquois:
« Le soleil des chrétiens nous éclaire et nous guide!

« Il donne leur arôme aux fleurs,
« Il enseigne au castor à bâtir ses cabanes;
« Sa parole a séché nos pleurs,
« Sa main verse la paix autour de nos savanes.

« Plus suave qu'un soir d'été,
« À ses festins d'amour notre Dieu nous appelle.
« Pour nous, de nos maux attristés,
« Il vient chaque matin visiter sa chapelle!

« Dieu, c'est toi qui nous soutiens
« Au fond de nos forêts, dans nos chasses lointaines;
« Qui fais tomber dans nos liens
« Et les oiseaux de l'air et le gibier des plaines.

« Toi seul, tu calmes la douleur,
« Quand la dent de la faim ronge notre poitrine!
« Souffrir! c'est encor le bonheur!
« N'es-tu pas mort pour nous, là-bas, sur la colline?

« Tes prêtres nous ont enseigné
« À craindre des méchants la présence funeste;
« Mais pour eux ton coeur a saigné:
« Pour nous tous, ô Jésus, que ton pardon nous reste.

« Pareils à la taupe sans yeux,
« Ils errent dans la nuit au fond de leur ornière:
« Par pitié, fais briller pour eux
« Le plus petit rayon de ta grande lumière!

« Dieu, descends sur nos coteaux!
« Viens dans ta magnificence!
« Pour t'adorer en silence,
« Les tribus, dans leurs bateaux,
« Ont franchi l'espace immense:
« Dieu, descends sur nos coteaux!»

Plus doux que la chanson des lointaines cascades,
Qui grandit, murmure et s'enfuit,
Résonnaient les accents des naïves peuplades,
Montant sur l'aile de la nuit

Ils s'élevaient encor: la mer impétueuse,
Aplanissant son large dos,
Vint mêler sur la plage à leur note pieuse
Le chant moins grave de ses flots

                          III


Ces jours sont déjà loin dans la brume des âges
Où chantaient et priaient les peuplades sauvages
Dans l'anse au sable d'or!
Leur trace a disparu dès longtemps de ces rives;
Mais on entend, le soir, leurs voix lentes, plaintives,
Qui s'éveillent encor.

Elles semblent pleurer le destin de leur race
Qui recule sans bruit, s'amoindrit et s'efface
Pour nous céder le pas,
Semblable à ses forêts, naguère si voisines,
Dont le feu dévorant a rongé les racines,
Qui ne renaîtront pas.

Phare du voyageur, seule au bord de la dune,
Leur chapelle a bravé la ruine commune
Et triomphe du temps!
Comme pour annoncer que l'Église de Pierre
Jusques au dernier jour bénira de la terre
Les derniers habitants!

Jude et Grazia ou Les malheurs de l'émigration canadienne, Québec, Brousseau et frères, 1861.




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