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Léon Lorrain (1855-1892)

Léon Lorrain est originaire de la Lorraine en France et il émigre au Canada en 1875. Il étudie le droit et s’installe à Iberville. Son poème La Chapelle isolée est couronné lors du concours de poésie de l’Université Laval en 1878. Il collabore à différents journaux, devient maire d’Iberville (1884) puis fonctionnaire. En 1890, il publie son seul recueil, Les Fleurs poétiques. Le 29 janvier 1892, «il se noie volontairement dans les eaux de la rivière Richelieu». Ses poèmes témoignent de sa difficulté à vivre parmi «la foule indifférente» où il ne trouve ni ami ni consolateur... (Yolande Grisé, La poésie québécoise avant Nelligan, Montréal, BQ, 1998.)

 

         LA CHAPELLE SOLITAIRE

 

                         I

Il est, loin du chemin que suit la multitude,

Une antique chapelle à l’air mystérieux :

Souvent j’aime à porter, dans cette solitude,

Mes pas silencieux.

 

Elle s’élève au sein d’une forêt profonde

Où des cèdres plaintifs les murmures confus

Viennent s’harmoniser aux pleurs tristes de l’onde

Sous les sapins touffus :

 

Séjour perpétuel de la paix, du silence,

Où Dieu répand à flots la joie et le bonheur,

Où l’homme malheureux aspire l’espérance

Qui ranime son coeur !

 

La nature, plongée en un repos sublime,

Semble là, méditer des hymnes éternels;

Car il monte des bois une prière intime

Comme des saints Autels !

 

Ce doux recueillement, cette harmonie austère,

Plaît au coeur dont le monde a trompé les désirs,

Au coeur désabusé qui délaisse la terre

Et tous ses vains plaisirs !

 

L’âme sourit alors, et, méprisant les chaînes

Que tendait sur ses pas la fausse volupté,

Elle dit ses regrets sur les choses mondaines

Et sur leur vanité !

 

Elle s’élance au ciel, palpitante et joyeuse;

Elle mêle sa voix à ces pieux accents

Qu’emporte vers les cieux la brise harmonieuse,

Soupirs attendrissants !

 

Dans cet isolement, la vie est moins amère;

L’horizon de notre âme est parsemé d’azur;

Le soleil est plus doux, l’onde paraît plus claire,

Le firmament plus pur !...

 

                          II

C’est là, que le matin, au lever de l’aurore,

Ma mère, en souriant, m’apprenait à prier;

J’étais petit enfant : je me rappelle encore

Les détours du sentier.

 

Des rayons de soleil se jouaient dans la mousse;

L’aurore étincelait sur les cimes des monts;

Le souffle du matin, de son haleine douce,

Embaumait les vallons.

 

Les premiers feux du jour, tremblants, mélancoliques,

Éclairaient le saint lieu; les voiles de la nuit

S’effaçaient lentement sous les voûtes rustiques

Comme un rêve qui fuit !

 

J’étais rempli d’amour, de respect, de crainte...

Ma prière, mêlée aux parfums du matin,

Pur encens s’élevait, de la modeste enceinte,

Vers le séjour divin !...

 

                         III

Je ne comprenais pas, dans ma candeur d’enfance,

La malice de l’homme au coeur ambitieux;

Je ne prévoyais pas les dangers, la souffrance,

Le mensonge, le faux, ni les jours soucieux.

 

Mais maintenant déjà j’ai coudoyé la foule;

Et sans cesse battu comme un flot agité

Que le vent déchaîné brise, foule et refoule,

Je regrette l’enfance et sa félicité !

 

J’ai parcouru déjà les beaux jours de la vie.

Bientôt, déjà, pour moi, vingt printemps vont sonner !

Au souffle des pervers mon âme s’est flétrie

Et j’ai vu mes espoirs soudain m’abandonner !

 

J’avais bercé mon coeur de douces perspectives;

Des fantômes brillants, des mirages trompeurs,

Étalaient à mes yeux des clartés fugitives :

Je croyais que c’était la gloire et ses splendeurs !

 

Mais je fus le jouet de vaines réjouissances,

Et mon rire joyeux a fait place aux sanglots :

Tel un aventurier, sur les vagues immenses,

Voit son dernier esquif s’abîmer dans les flots !

 

                         IV

Parmi la foule indifférente

Je n’ai jamais trouvé qu’égoïsme et froideur,

Et jamais mon âme souffrante

N’y trouva son ami, ni son consolateur !

 

Je n’ai jamais goûté cette amitié fidèle

Qui console des pleurs, de l’exil, des chagrins,

Qui fait renaître au coeur une gaîté nouvelle

Et revenir les jours sereins !

 

Mais je fus abreuvé de noires calomnies,

Je fus le jouet des pervers,

De leurs infâmes tyrannies,

Et de leurs sarcasmes amers !

 

Comme un roseau brisé que le vent de l’orage

Entraîne après lui par les champs,

Mon âme subit maint outrage

De l’impudence des méchants !

 

Comme un esquif errant sur la vague profonde

Je fus sans cesse ballotté

Sur les flots orageux du monde

Au souffle de l’adversité !

 

Et puis quand vint le jour d’un périlleux naufrage,

Pas un frère, pas un ami,

Ne vint jamais sur mon passage

Réveiller mon coeur endormi...

 

C’est alors, ô mon Dieu ! que j’appris à connaître

L’homme et ses mesquins intérêts;

Et moi qui viens presque de naître,

Déjà je m’abîme en regrets !...

 

Mais je te vis, Seigneur, au milieu de mes peines:

Tu venais me tendre la main;

Tu venais dissiper les haines

Qui m’arrêtaient dans mon chemin !...

 

                         V

Alors, brisé, déçu, je veux fuir ce vain monde

Et ses plaisirs trompeurs;

Et près de toi, mon Dieu, dans une paix profonde,

Je cherche tes douceurs !

 

Ô chapelle des bois ! je reviens sous ton ombre,

Car mon coeur opprimé

Veut encor méditer sous ton portique sombre

Que j’ai toujours aimé !

 

Tout est tranquillité sous ton humble colonne;

Tout est paix et bonheur

Dans l’air mystérieux même qui t’environne,

Dans ton site enchanteur !

 

En vain les ouragans grondent-ils sur la terre,

Je ne les crains jamais;

Car la tempête meurt près de ton seuil austère

Où je vis désormais !...

 

Les Fleurs poétiques. Simples bluettes, Montréal, C. O. Beauchemin et Fils, Libraires-imprimeurs, 1890.

 




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