Image by FlamingText.com 

Jean-Baptiste Caouette (1854-1922)

 

Caouette semble n'avoir publié qu'un seul recueil de poésie, Les voix intimes, en 1892. En 1901, il publie Le Vieux muet : ou un Héros de Châteauguay, un roman québécois dont l'action se déroule en partie en France, et en 1921, Une intrigante sous le règne de Frontenac, une nouvelle. Il a collaboré à quelques journaux comme L'Opinion publique, mais sa poésie ne l'a pas fait véritablement connaître. Poèmes souvent inspirés par des personnages historiques ou littéraires, à saveur religieuse, ils ne sont pas inoubliables... Certains comme Le bonheur, dédié à sa femme, ou L'hirondelle, s'avèrent toutefois fort charmants. 

                      LE BONHEUR

 J'ai cherché vainement dans les bruyantes fêtes,

Où l'éclat des plaisirs éblouit tant de têtes,

Ce trésor précieux qu'on nomme le bonheur;

Je l'ai cherché d'abord sur le sol que je foule

En voulant soulever les bravos de la foule,

Et je n'ai recueilli qu'un éphémère honneur!


Pour le trouver, j'ai fait de pénibles voyages,

Franchi les flots amers, parcouru maints villages

Où la vive gaîté faisait battre les coeurs;

Mais, ô fatalité! la sombre nostalgie,

Ce désir violent de revoir la patrie,

Aggravait chaque jour le poids de mes malheurs!


Après avoir vécu sur la plage étrangère,

Sans ressource et craignant la main de la misère,

Je revins au pays avec le fol espoir

De trouver le bonheur en l'amitié sincère

D'hommes que mainte fois j'avais aidés naguère.

Mais les cruels ingrats rougirent de me voir!


Le bonheur!... pour l'avoir j'ai gravi le Parnasse

Sur la cime duquel les disciples d'Horace

Buvaient le doux nectar que leur versaient les dieux;

J'allais toucher au but, quand mon lâche Pégase,

Prenant un ton railleur, me lança cette phrase:

«Halte-là! car tu n'es qu'un intrus en ces lieux...»


Alors je m'écriai, dans ma douleur amère.

Où donc est le bonheur? Serait-ce une chimère

Qui redonne l'espoir à tout être souffrant?

Hélas! je le croyais... Mais dès le jour, ô femme,

Où les sons de ta voix firent vibrer mon âme,

Je goûtai du bonheur le délice enivrant!


Et depuis qu'à nos yeux--aurore fortunée--

S'alluma le divin flambeau de l'hyménée,

Le bonheur, tu le sais, nous souris toujours.

Il nous sourira même au sein de la souffrance,

Parce que nous plaçons toute notre espérance

Dans le Dieu qui bénit et féconde les jours!


Septembre 1886.

 

                    L'HIRONDELLE

C'était un jour de juin. Sous la verte ramée

L'onde et l'oiseau mêlaient les accords de leurs voix.

Le soleil argentait la pelouse embaumée

Et la brise agitait le grand clavier des bois.


Je contemplais, pensif, l'orgueilleuse nature

Déroulant au regard ses féeriques splendeurs,

Quand, soudain, j'aperçus au fond de la ramure

Un petit chantre ailé volant de fleur en fleur.


Je m'approchai--c'était la gentille hirondelle

Qui saluait l'aurore aux brillantes couleurs;

Joyeuse, elle égrenait sa tendre ritournelle

Dans l'air tout imprégné d'agréables senteurs.


Oh! sois la bienvenue, hirondelle vaillante,

Compagne de la rose, oiseau consolateur!

Lorsque tu viens, petite, une joie éclate

Illumine le front du pauvre moissonneur!


Tu veilles sur le grain, de village en village,

Et sais le protéger contre le moucheron;

Chaque été tu poursuis ta tâche avec courage

En brisant sans pitié l'insecte et l'embryon!


Le riche a ses oiseaux qu'à prix d'or il achète,

Oiseaux bariolés comme les arcs-en-ciel,

Qui soupirent leurs chants, ainsi qu'une fillette,

Pour de légers gâteaux ou des rayons de miel.


L'hirondelle se rit des naïves caresses

Que le riche prodigue à ses oiseaux aimés;

La liberté, voilà sa corbeille d'ivresses!

Elle aime le grand air et les nids parfumés.


Elle habite partout: la terre est sa patrie.

Des rivages du Gange aux bords du Saint-Laurent,

Le laboureur l'accueille avec idolâtrie,

Car cet oiseau, pour lui, c'est plus qu'un conquérant!


Puis quand le morne hiver, cet hôte impitoyable,

Déroule sur nos prés son tapis de frimas;

Quand le nid des amours devient inhabitable,

Elle prend son essor, vers de plus chauds climats.


Poussant son vol altier à travers les empires,

Les fleuves, les déserts, les pics vertigineux,

Elle berce en volant, sur l'aile des zéphires

Ses suaves accords qui montent vers les cieux.


Mais vienne le printemps avec ses nids de mousse,

Son radieux soleil, ses bosquets enchantés,

On la voit aussitôt, comme une amante douce,

Joyeuse, revenir aux lieux qu'elle a quittés.


Puissé-je encor longtemps, ô gentille hirondelle,

Écouter ta romance et tes cris de bonheur!

Ah! reviens sous nos cieux, messagère fidèle,

Mettre un rayon d'espoir dans notre pauvre coeur!


Juin 1878.

 

Les voix intimes, Québec, Imprimerie L.-J. Demers et frères, 1892.




Cool Text: Logo and Graphics Generator