
Félix-Gabriel Marchand, né à Saint-Jean-sur-Richelieu, a été journaliste, auteur, notaire et premier ministre du Québec, sous la bannière du Parti libéral du Québec, du 27 mai 1897 au 25 septembre 1900, date à laquelle il est décédé dans l'exercice de ses fonctions. Il a surtout écrit des pièces de théâtre, mais son recueil, Mélanges poétiques et littéraires, contient aussi des poèmes et des essais.
LE SONNET
Non, jamais je n'ai pu fabriquer un sonnet
Sans mettre en désaccord le bon sens et la rime ;
Un son qui, dans huit vers, quatre fois résonnait,
En passant sur ma lyre avait un bruit de lime.
J'errais, sans rien trouver, du badin au sublime
Et très nerveux souvent, lorsque minuit sonnait,
Comme un pauvre forçat qui regrette son crime,
Je rougissais des vers que ma main façonnait.
Puis, le coeur pénétré de honte et de colère,
Je déplorais tout bas mon peu de savoir-faire,
En maudissant ma muse et Pégase au surplus !
Mais, grand Dieu, voilà bien que sur lui je remonte
Et qu'insensiblement sous ma main il se dompte !...
Bravo !... j'ai mon sonnet !... on ne m'y prendra plus.

CHARITÉ ENFANTINE
Demandez à l'enfant qui chante
Le motif de son gai refrain...
Avec une moue innocente
Il vous répond : je n'en sais rien.
Demandez à l'enfant qui pleure
D'où lui viennent ces gros sanglots...
Ses lèvres que l'angoisse effleure
Pour le dire n'ont pas de mots.
Demandez à l'enfant qui donne
Quel est ce transport généreux
Auquel son âme s'abandonne...
Sans le comprendre, il est heureux.
À l'enfant que ce don soulage
Demandez s'il peut expliquer
Le bonheur peint sur son visage...
Il ne saura vous l'indiquer.
Oui, la douce et naïve enfance,
Exempte des instincts pervers,
Sans calcul et sans méfiance
Se livre à ses penchants divers.
Faisons comme elle, et que notre âme,
Sans en rechercher les effets,
Donne au pauvre qui la réclame
Une humble part de ses bienfaits.
Mélanges poétiques et littéraires, Montréal, C.O. Beauchemin et fils, 1899.