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Apollinaire Gingras (1847-1935)

 

Apollinaire Gingras est né à Saint-Antoine-de-Tilly et fut ordonné prêtre en 1873. Il occupa successivement diverses cures au Saguenay et dans le comté de Lotbinière. Il a publié deux recueils de poésie, Au foyer de mon presbytère (1881), L'emballement, poème antiimpérialiste (1920), un essai, Le Bas-Canada entre le Moyen Âge et l'âge moderne (1880) et un recueil de ses sermons, Jours de parole (1942). La nature, la patrie et la religion sont ses thèmes préférés, et étonnamment, certains poèmes révèlent un certain sens de l'humour, voire une ironie pas toujours très catholique.



                L'homme positif
 
Baptiston, c'est un homme épais mais positif
Fleurs - gais soleils - au bois riantes promenades, -
Baptiston mon ami n'est pas assez naïf
Pour goûter, comme un fou, des fadeurs aussi fades.
 
Montrez-lui, quelque soir, ce coucher de soleil, -
Ce grand dôme d'azur, cet occident vermeil :
Il s'émeut à peu près comme ma vache brune
Qui regarde en beuglant le lever de la lune.
 
Ma vache au doux regard, - que j'estime beaucoup, -
La voyez-vous, beuglant au sein du paysage ?
Ce globe d'or qui monte au-dessus du bocage,
Elle s'aperçoit bien que c'est neuf : mais c'est tout.
 
Au foyer de mon presbytère,  Québec, Imprimerie A. Côté et cie, 1881, p.35-36





FEUILLE D'AUTOMNE ET JEUNE ARTISTE


Par la brise d'automne à la forêt volée,
Une feuille d'érable erre dans la vallée :
Papillon fantastique aux ailes de carmin !
Un enfant, qui folâtre au pied de la colline,
S'élance pour saisir cette feuille divine :
Enfin, la feuille est dans sa main.

Ne méprisez pas, je vous prie,
Cette feuille rouge et flétrie,
Léger débris de la forêt :
Dieu la chérit, puisqu'il l'a faite !
Pour cet enfant déjà poète,
Cette feuille - pour nous muette -
Porte du beau quelque reflet.

Et l'enfant tient sa feuille, et son grand oeil rayonne.
Il contemple longtemps cette feuille d'automne :
Elle a des couleurs d'or, et des lignes de feu.
Le froid l'a fait mourir, et le vent dans la plaine
Depuis le point du jour sans pitié la promène :
Mais c'est encor l'oeuvre de Dieu !

Ne méprisez pas, je vous prie,
Cette feuille rouge et flétrie,
Léger débris de la forêt :
Dieu vainement ne l'a pas faite !
Pour cet enfant déjà poète,
Cette feuille - pour nous muette -
Porte du beau quelque reflet.

De ses légers ciseaux, la nature avec grâce
A découpé la feuille, et, d'espace en espace,
L'oiseau l'a, dans les bois, sculptée à sa façon.
Dans sa feuille, l'enfant voit des fleurs, voit des anges, -
Comme il verra, ce soir, des fantômes étranges
Dans le nuage à l'horizon !

Bonheur à toi, feuille flétrie,
Qui ce matin dans la prairie
Au gré du vent errais encor :
Car, grâce à toi, feuille éclatante,
D'un enfant que ta vue enchante
L'imagination riante
Vient d'entrouvrir ses ailes d'or !

Un doux bruissement de la feuille froissée
Fait monter à son front une amère pensée :
L'enfant devient rêveur.- Dans un petit cercueil,
Un jour - ainsi craquaient les feuilles dans la plaine -
Il vit porter sa soeur là-bas, près d'un grand chêne...
Et quelques pleurs voilent son oeil.

Bonheur à toi, feuille bénie,
Qui ce matin rouge et flétrie,
Prenais ton vol dans la forêt :
Pauvre feuille sèche et sonore,
Chez un enfant tu fais éclore
Deux plaisirs que le coeur adore :
Le souvenir, et le regret !

Laissez croître l'enfant, et ce sera peut-être,
Peintre ou musicien, dans l'art quelque grand maître -
À l'orage trouvant de sublimes accords,
Donnant une âme à tout, au soleil, à la brise, -
Aux voix du soir, au bruit du torrent qui se brise, -
Prêtant l'oreille avec transports !

Et maintenant, feuille flétrie,
Dans la forêt, dans la prairie
L'aile du vent peut t'emporter :
Dieu vainement ne t'a pas faite !
Car, grâce à toi, feuille muette,
Chez un enfant déjà poète
Le feu divin vient d'éclater !

C'est un artiste en fleur que cet enfant étrange :
Peut-être sera-t-il Van Dick, ou Michel-Ange -
Faisant fleurir l'ivoire ou sourire l'airain.
Un jour peut-être, au front de quelque basilique,
Le marbre imitera, sous son ciseau magique,
La feuille qu'il tient dans sa main !

Et maintenant, feuille bénie,
Dans la forêt, dans la prairie,
L'aile du vent peut t'emporter !
Envole-toi joyeuse et fière :
Car, grâce à toi, feuille légère,
L'amour du beau, tendre mystère,
Chez un enfant vient d'éclater !
 





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