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Alfred Garneau (1836-1904)

Fils aîné de l'historien, François-Xavier Garneau, ce poète naît à Québec le 20 décembre 1836. Avocat, il devient fonctionnaire et sera directeur de la traduction au Sénat jusqu'à sa mort. L'abbé Camille Roy a décrit ainsi sa poésie : « C'est une poésie calme, sereine, quelquefois intense, presque jamais ambitieuse, qui s'échappe comme à son insu d'un cœur qui déborde. » Le fils du poète, Hector, fera paraître ses poèmes en 1908. (Source : J. Fournier, Anthologie des poètes canadiens, 1920)

 

     DEVANT LA GRILLE DU CIMETIÈRE

 

La tristesse des lieux sourit, l'heure est exquise.
Le couchant s'est chargé des dernières couleurs,
Et devant les tombeaux, que l'ombre idéalise,
Un grand souffle mourant soulève encor les fleurs.

Salut, vallon sacré, notre terre promise !...
Les chemins sous les ifs, que peuplent les pâleurs
Des marbres, sont muets ; dans le fond, une église
Monte son dôme sombre au milieu des rougeurs.

La lumière au-dessus plane longtemps vermeille...
Sa bêche sur l'épaule, entre les arbres noirs,
Le fossoyeur repasse, il voit la croix qui veille,

Et de loin, comme il fait sans doute tous les soirs,
Cet homme la salue avec un geste immense...
Un chant très doux d'oiseau vole dans le silence.

 

 

 

LA JEUNE BAIGNEUSE

L'aube sur la baie éclatante
Se joue encor,
Et sème au loin l'eau palpitante
D'écailles d'or.

Déjà le cap Percé rayonne:
Sur ses pieds bleus
Le flux rejaillant résonne
Harmonieux.

Ô beau rocher ! tes blanches lignes
Courent dans l'air,
Puis s'enfoncent comme des cygnes
Dans le flot clair !

En longues flammes frissonneuses,
Sous ton arceau
Pendant des mousses lumineuses
Au fil de l'eau.

Silence !... Une baigneuse blonde,
Seule en ce lieu,
Rit et se fait des plis de l'onde
Un voile bleu.

Voici qu'une vague s'avance
En folâtrant ;
Conque humide, elle se balance
Dans le courant.

La joueuse qu'elle a frôlée
Rit aux éclats,
Et roule, bruyante et perlée,
Dans l'eau lilas.

Ô fraîcheur divine ! ô délices !...
Ses doigts joyeux
Ouvrent frileusement les lisses
De ses cheveux.

Ainsi, quand les pleurs de l'aurore
Baignent son sein,
Frémit l'iris qui se colore
Sur le bassin.

Dans l'écume une écaille rose
Pend au rocher...
Elle vole, s'écrie et n'ose
La détacher ;

Car, au long de la pierre humide,
Effroi soudain !
Une lame a sauté rapide
Jusqu'à sa main.

Qu'elle a de plaisir !... Enfantine !
Elle est debout,
Plus vermeille qu'une églantine
De la fin d'août.

Sa chevelure que l'air roule,
- Voile ingénu -
Fléchit sur son col, puis se moule
 À son flanc nu,

Et bat l'eau. Par l'arceau de roche,
L'astre naissant
Dans ces plis longs et frais décoche
Un trait perçant.

Couvrant d'une main qui ruisselle
Son oeil châtain,
Ah !... la baigneuse au vent chancelle
Et sort du bain !

Près d'elle, une abeille sauvage,
Fille du ciel,
S'abat, laissant sur son passage
L'odeur du miel.

L'enfant la voit... « L'abeille est lasse
De voltiger ! »
Dit-elle, et, comme un souffle, passe
D'un pied léger.

À peine, sur la marge étroite
De galets bruns,
Effleure-t-elle le jonc moite,
Plein de parfums...

Au loin, d'une aile soleilleuse,
Un goéland
Rase au bord la grève écailleuse
En s'envolant.

 

 

Poésies, Publiées par son fils Hector Garneau, Montréal, Librairie Beauchemin, 1906.

 

 




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