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Madame la Ministre...

Extraits d'un message envoyé par courriel à Madame la Ministre le 10 février 2010.

 

 

 

Madame la Ministre,

Vous avez demandé des commentaires suite à vos propositions récentes. Permettez-moi de partager mes souvenirs... car il me semble qu'on oublie parfois certains aspects de l'enseignement, aspects de la profession enseignante que bien des gens méconnaissent. Bien sûr, il vous sera impossible d'identifier les individus mentionnés, cela va de soi.

Par un chaud avant-midi du mois de mai, des élèves de 5e secondaire répondent à un questionnaire suite à leur lecture; l'un d'entre eux, la mine renfrognée, a les bras croisés. Son enseignante lui rappelle gentiment de se mettre au travail. En colère, l'élève l'envoie c..., en utilisant les mots appropriés. L'enseignante ne dit rien, elle respire profondément et se dit qu'une expulsion est inutile, il ne reste que 10 minutes à la période. Elle le verra plus tard dans la journée afin de comprendre sa réaction. L'après-midi, elle le rencontre donc, et l'élève se met à pleurer : le lendemain, il doit témoigner contre son père [...]. L'enseignante console l'élève du mieux qu'elle le peut et le rassure : il n'y aura pas de sanction.

En plein hiver, pendant que l'enseignante écrit au tableau, elle entend un bruit assourdissant. Elle se retourne vivement et deux élèves se donnent des coups de poing, entre les bureaux, et se retrouvent  par terre sans cesser de se battre. L'enseignante essaie de les ramener à la raison, d'autres élèves aussi, mais peine perdue. L'enseignante, un peu énervée, demande de l'aide à l'interphone. Quand des membres de la direction se présentent, rapidement, les élèves ont cessé de se battre : l'enseignante les invite à sortir. L'une des deux élèves, affligée d'un trouble envahissant du développement, pleure à chaudes larmes et regrette son geste; l'autre élève, seule à la maison depuis deux semaines, sa mère étant en voyage, est secouée. On apprend que le frigo est vide depuis quelques jours et qu'elle n'a pas d'argent. Enseignante et membres de la direction décident de n'imposer aucune sanction. Ils sont tristes.

Au début de l'année, l'enseignante apprend qu'elle a une élève souffrant d'une maladie incurable et qu'elle sera souvent absente. Quand l'élève est présente, elle tousse beaucoup. L'enseignante essaie de faire comme si elle ne l'entendait pas, car elle sent que son élève est mal à l'aise. La dernière fois que l'enseignante voit cette élève, à la fin de l'hiver, c'est vraiment la dernière fois : cette élève qui aimait tant l'école est décédée. L'enseignante a beaucoup de peine. L'année suivante, l'enseignante reçoit un autre élève atteint de la même maladie. Lui aussi, il tousse beaucoup, mais il sourit encore plus. Pendant l'été, l'enseignante apprend qu'il est décédé. L'enseignante est encore une fois très attristée.

Une autre année commence; les vacances de Noël sont terminées. De retour à l'école, l'enseignante est convoquée au secrétariat à 8 heures, avant le début des cours. Elle est un peu énervée, cela n'est pas normal. On lui apprend qu'une élève, celle qui s'assoyait devant son bureau, à sa gauche, s'est suicidée la veille. L'enseignante a le cœur qui bat trop vite et les genoux qui fléchissent. La psychologue et le travailleur social l'accompagnent : on doit annoncer le décès de l'élève aux autres élèves du groupe, groupe plutôt difficile. En les apercevant, tous se taisent. La nouvelle épouvantable est suivie d'un silence étonnant, seule une élève laisse échapper un «non» douloureux. L'enseignante est très secouée [...]. L'enseignante assiste aux funérailles, elle a la gorge serrée quand le père lui parle de sa fille.

Et puis deux autres années, l'enseignante perd deux élèves qui ont été heurtés par un chauffard ivre. Ses élèves, en classe, pleurent pendant des jours. L'enseignante se sent impuissante et elle est très triste.

D'autres années, l'enseignante a des élèves qui ne sourient jamais : enfant battu [...], enfant dont le père est ignoble, enfant dont la mère agonise [...] (l'enseignante l'aide à rédiger la lettre que l'élève veut lire à l'église lors des funérailles), enfant en cure de désintoxication qui revient et qui a de la difficulté, enfant qui doit se faire avorter et qui pleure tout le temps, enfant perpétuellement en colère sans qu'elle sache pourquoi, etc. L'enseignante est parfois fatiguée, mais elle ne se décourage pas. L'enseignante aime sa profession. Elle pourrait évoquer d'autres souvenirs, mais elle croit que cela suffit pour aujourd'hui.

Tous ces souvenirs vous surprennent ? Pourtant, tous les élèves mentionnés ont réellement existé et ont été les élèves d'une enseignante [...]. Cette enseignante, vous l'aurez deviné, c'est moi. J'ai enseigné dans quelques écoles publiques, j'enseigne toujours, au secondaire. J'ai eu des groupes «spéciaux»? Non, [...] des élèves «normaux» comme certains disent. Sans aucun doute serez-vous étonnée par ces affirmations: j'aime toujours enseigner et j'ai beaucoup de plaisir avec mes élèves en général. Bien sûr, tous mes souvenirs ne sont pas aussi tristes. D'anciens élèves, devenus psychiatre, mécanicien, enseignant, poète, soudeur, musicien, romancier, bibliothécaire, d'honnêtes mères et pères de famille, oui, je les connais ou les reconnais quand je les revois (merci à Facebook), me disent parfois que j'ai fait une petite différence.

Alors quand j'entends des ministres proposer des nouveaux programmes, des solutions au décrochage, comme des cours la fin de semaine ou les soirs de semaine, ou l'imputabilité, je me demande s'ils vivent sur la même planète que moi. Je suis assez modérée dans mes propos généralement, mais là, j'avoue que le gâchis que toutes les réformes ou renouveaux pédagogiques ont causé me donnent envie de me mettre en colère. Est-ce que je mérite mon salaire ? Non. Comme la plupart de mes collègues, des enseignants dévoués qui ne comptent pas leurs heures, malgré l'horaire administratif, je mériterais sans doute le double du salaire que je gagne actuellement. Quand cessera-t-on de prendre les enseignants pour des ronds-de-cuir qui, les chanceux, bénéficient de deux mois de vacances ? Savez-vous que beaucoup d'enseignants préparent leurs cours pendant les vacances ? Vous doutez-vous qu'ils sont épuisés après avoir travaillé des 50 ou 60 heures par semaine à enseigner, à corriger, à préparer de nouveaux exercices, à évaluer des «compétences», etc. ?

J'oubliais... mes élèves font des dictées, de la grammaire et lisent des romans aussi !

Je n'ai qu'une demande, Madame la Ministre, faites donc confiance aux enseignants : laissez-les enseigner sans les surcharger de travaux inutiles comme les évaluations incompréhensibles et insensées, sans les surveiller comme s'ils étaient des enfants d'école... en d'autres mots, respectez-les pour ce qu'ils sont, et ce sera déjà beaucoup.

Je ne sais trop si vous lirez vous-même ce courriel, mais j'espère, si vous le faites, que vous apprécierez ma franchise.

Mes salutations distinguées,


Diane Boudreau, enseignante de français de 4e sec.



 




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