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Le cauchemar d'Adrien

 

Suite à une mauvaise blessure au pied droit causée par la lame acérée d'un sarrasin, je séjournai au monastère d'Arles peu de temps après les épouvantables fléaux qui avaient décimé la population. En effet, la peste, puis l'inondation catastrophique qui avait détruit les récoltes et les forêts avoisinantes, suivies d'une famine atroce, avaient fait des milliers de victimes; les animaux sauvages, tels les loups, les renards, les sangliers et les lynx, affamés eux aussi, avaient ensuite dévoré les moribonds et les plus faibles des survivants.


Je m'étais rendu tout de même au monastère, convaincu que j'y trouverais un peu de repos et l'aide dont j'avais besoin pour redevenir le chevalier que j'étais avant les croisades. J'avais entendu parler du prieur, l'abbé Arnulphe, un homme qui faisait des miracles auprès des infortunés et des éclopés. Quand je le rencontrai, cet homme étonnant, au visage grêlé, dont le corps trapu ressemblait à celui d'un paysan, devint rapidement mon confident. Je lui fis part de mes angoisses les plus douloureuses sans qu'il me juge ou me rejette. D'une bonté incommensurable, son regard inoubliable agissait comme un baume et savait apaiser mes tourments. Un soir, alors que les souvenirs sanglants de la dernière croisade me hantaient, je me mis à lui raconter la fin atroce de mon meilleur ami, le chevalier Thomassin. Lorsque j'en arrivai à la scène où ce dernier fut décapité par le cimeterre d'un guerrier impitoyable, je me mis à sangloter sans pouvoir m'arrêter. C'est à ce moment que l'abbé Arnulphe posa sa main sur mon épaule et dit :


- Adrien, mon enfant, je ne doute point que vous ayez été témoin d'horreurs indicibles, mais votre ami est mort pour une noble cause. Tous n'ont pas cette chance.
- Mourir décapité, une chance, abbé Arnulphe ? lui rétorquai-je en colère.


Je vis alors apparaître, sur le visage de l'abbé, une expression qui me fit frémir. Ses joues avaient soudainement pâli et ses traits s'étaient durcis à un point tel que je crus qu'il allait me frapper. Complètement immobile, il se tut pendant plusieurs minutes; j'osai à peine respirer, m'attendant anxieusement à ce qu'il me congédie. Puis, il respira profondément et me raconta des événements si effroyables que je ne parvins jamais à les oublier. Vingt ans plus tard, j'en tremblais encore, et même mon corps ne se remit jamais complètement de l'intense frayeur que je ressentis. Voici donc le récit qu'il me fit.


Il y a environ deux années, alors que les habitants du village voisin réussissaient tant bien que mal à se nourrir grâce aux envois de nourriture de l'évêché, des enfants et des nourrissons se mirent à disparaître. Parfois, des paysans retrouvaient des os ensanglantés dans les boisés derrière les fermes; tout d'abord, ils crurent que c'étaient les restes de petits animaux, mais bien vite ils firent le lien entre les disparitions et les ossements. Les hommes du village organisèrent des battues, les paysans barricadèrent les portes de leurs masures et s'assurèrent d'être bien armés, mais les bébés et les nourrissons disparaissaient toujours. Il ne s'agissait que d'un moment d'inattention, lorsque les femmes étaient occupées à quelque tâche, pour qu'un nouvel enfant soit englouti dans les profondeurs des boisés. On vit bien des empreintes qui s'apparentaient à des pattes d'ours, mais toutes aboutissaient à la rivière; or, les ossements retrouvés jonchaient le sol près d'une colline. On continua de surveiller les fermes, les chemins, les champs et le village, en priant et en invoquant tous les saints. Certains portaient même un chapelet autour du cou, d'autres des croix vulgairement sculptées. Personne n'osait évoquer le nom de l'être le plus dangereux qui soit, mais tous étaient terrorisés!


Une nuit particulièrement froide, alors que Flavien Messonnier, le tenancier d'une terre en roture plutôt courageux, dormait près de son épouse et de son dernier-né, un hurlement infernal le réveilla abruptement. Il saisit immédiatement sa hache la plus affûtée et se précipita à l'extérieur afin de protéger sa famille. À peine eut-il franchi le seuil qu'il sentit une haleine putride sur son visage avant d'être projeté violemment contre le mur; étourdi, il réussit à se relever et à courir vers la grange où Clément, son fils aîné, assurait la surveillance des deux porcs et des quelques poules de la ferme. Il se dirigea promptement vers la faible lueur de la bougie qui tremblotait près de la couche de son fils, puis il trébucha contre un sac de semences; il se pencha et s'apprêta à le soulever, mais ses doigts s'enfoncèrent dans une substance visqueuse. Il secoua vivement sa main et repoussa le sac avec ses pieds; puis il s'approcha de la lumière falote en espérant que son fils soit sain et sauf. Il prit la bougie et éclaira la couverture étendue sur la paille, toute chiffonnée, mais la couche était vide. Alarmé, il appela son fils en murmurant son nom, mais il n'entendit que sa propre voix dans le silence. Même les poules et les porcs s'étaient tus, et Flavien n'osait plus bouger. Pourtant, il fallait qu'il vienne au secours de son épouse et de son dernier-né, alors il louvoya vers le sac sur lequel il avait buté et, grâce à sa bougie, il évita de trébucher à nouveau et continua d'avancer. Il ne put s'empêcher de crier quand il vit la forme gélatineuse qui gisait devant lui : des parties d'intestins baignaient dans une mare de sang, des morceaux de peau littéralement déchiquetée recouvraient une tête velue à demi arrachée et une langue énorme coupée en deux était clouée à la poutre centrale.

 




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